Évangile « Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté » (Mt 4, 1-11)
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et :Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. » Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
HOMÉLIE
Chers paroissiens, on m’a récemment partagé une vidéo. On y voit un randonneur en montagne, cheminant droit vers un sommet. Avec une légende : ton GPS en voiture ou en trek ne dit jamais « tu t’es trompé. Il dit “nouvel itinéraire en cours.” Sous la vidéo, les millions de likes et des commentaires y donnant raison : dans la vie, il faudrait faire de même, ne pas tenir compte des erreurs de parcours, des chutes, et laisser la vie conduire le fil du destin. Ne jamais regarder en arrière, encore moins revenir en arrière, et avancer tête baissée en faisant confiance à notre instinct et aux évènements.
Il y a quelques semaines, une vidéo d’un manchot avait fait le buzz sur le web parce qu’il s’entêtait à marcher droit vers la montagne à l’intérieur des terres, quittant le reste de la colonie et donc s’élançant vers une mort assurée. Il y a du vrai, dans ces idées : comme personnes, comme chrétiens, nous devons parfois avoir ce discernement de faire confiance, d’être abandonnés à la providence ou aux évènements. Nous devons parfois prendre un chemin différent de nos proches, familles, amis. Jésus nous invite à prendre chacun notre croix et à le suivre sur ses traces.
Cependant, il nous a aussi prévenu d’un danger : le diable, qu’on appelle le diviseur, rôde dans le monde nous dit l’apôtre Saint Pierre, pour nous aveugler. C’est ce qu’il fait avec Jésus dans l’évangile. Sa tactique est rarement de nous faire souffrir, de nous faire peur. Non, il préfère plutôt nous faire croire qu’il ‘n’existe pas, et nous laisser l’impression que nous voyons bien la réalité, que nous devons suivre aveuglement ce qui nous parait attirant au premier regard. Il veut nous faire oublier l’idée de Dieu, et l’idée que nous devons nous convertir (c’est à dire changer radicalement de sens, un retournement complet) pour retrouver le vrai chemin du Ciel. Lui veut nous faire passer par le chemin apparent de la perfection pour au dernier moment, nous faire échouer. C’est ce que les mystiques et grands saints appellent la tentation de l’idéal de perfection, qui est très subtile.
Le carême peut être présenté aujourd’hui comme un programme d’amélioration de sa perfection personnelle, qui commence par moi et finit par moi. Moi et mes objectifs, moi et mes progrès, moi et mes réussites, moi et mes rechutes. Un carême qui ne serait en fait qu’un régime. Un carême où Dieu devient l’arrière-plan et le prétexte d’un projet de perfection personnelle. Or, les trois piliers du carême nous font vivre des expériences plutôt négatives en apparence : la prière nous force à ne pas tout maitriser, le jeûne nous contredit dans nos réflexes de surconsommation, l’aumône nous dépossède. C’est là peut-être que se trouve le « secret » d’un carême réussi : les efforts sont faits pour ne pas être tenus ou réussis. Pour que nous n’arrivions pas à les tenir, car tout l’enjeu du carême est d’arriver à Pâques en ayant fait l’expérience de la défaite, de l’échec, du cul de sac, d’un chemin avec une impasse. Pour avoir l’occasion de cette larme de tristesse, de ce cri vers Dieu qui apparait dans le psaume 50 de la liturgie aujourd’hui : Seigneur, sauve-moi, j’ai besoin d’être sauvé ! Pas aidé, pas remplacé par un GPS ou une intelligence artificielle, mais sauvé. Alors, la défaite devient une grâce. Elle me rend sauvable aux yeux de Dieu. Pensons aux défaites dans nos vies. Certaines sont minimes et ont été dépassées, d’autres sont graves et laissent peut-être encore des traces, ce qui peut être guéri en recevant le sacrement de réconciliation. Mais en gardant notre foi, notre pratique chrétienne comme répond Jésus au diable dans la troisième tentation, nous n’avons pas abandonné. Et la chute, le ralentissement, le demi-tour ne sont pas des abandons. Le chemin vers le ciel est unique, c’est celui que nous a laissé Dieu en nous confiant sa mère, l’Église.
Demandons donc en ce 1er dimanche de carême, la grâce d’accepter nos impasses (pas par pessimisme mais par foi que le Seigneur va rendre fécondes) dans nos différents lieux de vie : parfois en famille, au travail, entre amis ou paroissiens. Si nous ne sommes pas engagés par une promesse, nous pouvons faire demi-tour pour retrouver le bon chemin, qui est le plus sûr et le plus rapide, contrairement au GPS qui veut nous faire oublier même notre erreur. Sur l’autoroute, parfois, le GPS rajoute 10 minutes au trajet et nous ne comprenons pas. C’est bien souvent parce que trop confiants en lui, nous n’étions pas attentifs aux panneaux de signalisation, et avons manqué une sortie. Que l’expérience du sacrement de réconciliation que nous pouvons vivre en ce début de carême, nous aide à prendre conscience de l’importance de “revenir” à Dieu, de faire quelques pas en arrière quand nous sommes allés trop loin. Dieu nous attend toujours avec patience et douceur. Il est le vrai GPS, le guide pour la sainteté, Amen.
